Deux nuits dans la vallée



La maison créole, une des deux attractions de Prairie-du-Rocher.

Billet Nº16   •   2 décembre 2014 Révision orthographique requise!
Billet non-traduit. ☹
Si vous voulez m'aider à réviser (français) ou à traduire (anglais, espagnol) ce billet, cliquez ici.




Plan A – Ste-Geneviève

La longue fin de semaine de l'Action-de-Grâce américaine tirant à sa fin, je pouvais quitter St-Louis et reprendre la route sans trop me soucier des problèmes d'hébergement. Je me dirigeais vers Ste-Geneviève. Mon point de départ et ma destination étaient tout les deux situés au Missouri, donc sur la rive ouest du Mississippi. J'ai malgré tout traversé le pont Eads car les sinuosités du grand fleuve font en sorte qu'il est plus simple de passer du côté de l'Illinois.

Pour rejoindre Ste-Geneviève, il n'y pas de pont, seulement un traversier. Aussi étrange que cela puisse paraître, le dernier départ (de l'horaire d'hiver) était à 17h00, alors que la plupart des gens n'ont même pas fini de travailler. J'avais quitté la ville des Blues en matinée et je n'avais qu'une centaine de kilomètres à faire avec des vents favorables, je ne m'inquiétais donc pas trop d'arriver à temps.

Malheureusement, alors que je me suis souvent comparé à la tortue du célèbre conte de Lafontaine, qui va lentement mais sûrement, cette fois-ci, j'ai plutôt agi comme le lièvre. C'était la dernière, mais la plus chaude (22°C) journée d'un court redoux automnale. J'en ai donc profité pour multiplier les pauses, les prises de photos (je pouvais enfin manipuler ma caméra déganté sans ressentir de douleur aux doigts) et prendre le temps de parler avec les personnes qui me saluaient sur la route. Cela m'a d'ailleurs pris une bonne demi-heure me rendre de St-Louis à St-Louis-Est, car il y avait une partie de football américain (avec 4 essais …) opposant les Rams aux Raiders d'Oakland. Les nombreux amateurs qui traversaient le pont en sens inverse du mien étaient bien intrigués de me voir avec tout mon équipement1.

Si cela n'avait été que de mon attitude lièvresque, je n'aurais pas manqué le traversier. Par contre, si le nord de l'Illinois n'est qu'un immense champs de maïs et de soya complètement plat, le relief commençait à se développer et fur à mesure que je descendais vers le sud2. Je pensais que j'allais monter une faible pente pendant tout le trajet, mais en fait c'était assez plat au début et plus pentu à la fin. Il n'y avait rien de quoi fouetter un chat, mais ça m'a quand même retarder un peu. En fin de journée, j'ai aussi pris le mauvais embranchement. Je ne m'en suis rendu compte que quelques kilomètres plus loin… Finalement, quand je me suis à accélérer la cadence, un autre clou s'est enfoncé, j'ai eu une crevaison. Effectuer la réparation n'a pas été très long, mais avec ma pompe de mauvaise qualité, mon pneu était sous-pressurisé et il n'y avait pas de station-service sur mon chemin. Il était maintenant clair que j'allais manquer le dernier départ pour Ste-Geneviève.

Plan B – Prairie-du-Rocher

J'ai rencontré à Prairie-du-Rocher deux personnes menant une existence plutôt triste. Mon but n'est évidemment pas de les blesser en rendant publique un pan de leur vie, mais je trouve important de raconter ce type d'histoire pour témoigner de la misère et de la pauvreté qui peuvent régner dans un pays aussi riche que les États-Unis. Je pense que ces deux personnes ne liront jamais mon blogue, ni aucune personne qui les connaît, mais j'ai quand même pris la précaution minimale de changer leur noms. Si jamais je me trompe et que quelqu'un qui connaît ces individus tombe sur ce billet, écrivez-moi à info@bananetheorique.org et je vais le retirer.

Le soleil s'apprêtait à disparaître à l'horizon et la température à connaître une chute vertigineuse (de 22 à -1°C). On annonçait aussi de la pluie verglaçante, j'espérais donc, si possible, ne pas à avoir à passer la nuit dans ma tente (certaines personnes plus vaillantes que moi l'auraient fait sans rechigner, mais il faut croire que je suis un peu douillet).

Je croyais être sauvé, car mon GPS fournissait une liste de plusieurs lieux d'hébergement situés à seulement quelques kilomètres de l'endroit où je me trouvais. C'était malheureusement de faux-espoirs, car tous étaient de l'autre côté du fleuve. En excluant donc tout ce qui se trouvait sur la rive-ouest, l'établissement le plus près était un BnB situé à une vingtaine de kilomètres, dans un petit village (600 âmes) du nom de Prairie-du-Rocher. Ce qui me désolait, c'est que je devais revenir vers le nord (donc m'éloigner de Carbondale, mon prochain arrêt). Heureusement, le Mississippi a creusé au fil des siècles une vallée qui s'étend de part et d'autre de son lit; il a donc été possible de gagner ma destination sans avoir à remonter dans les collines. Tel qu'attendu, quand le soleil s'est couché, il a évidemment commencé à faire noir, mais surtout à faire très froid (-1, en soi, ce n'est pas si pire, mais, une chute de 23 degrés, ça se ressent). C'est donc avec beaucoup de soulagement que j'ai aperçu après une bonne heure de route une pancarte annonçant l'entrée du village fondé en 1722.

Arrivé aux coordonnées indiquées par mon GPS, j'avais devant moi un bâtiment visiblement inoccupé. Je suis quand même aller cogner à la porte, mais sans surprise personne n'est venu ouvrir. Les rues étaient presque désertes en raison du froid, mais par chance, une femme passait sur le trottoir de l'autre coté de la rue. Elle m'a confirmé que j'étais au bon endroit, mais que ce serait fermé jusqu'au printemps. Je lui ai demandé si elle connaissais un autre lieu où passer la nuit, j'étais prêt à dormir vraiment n'importe où (même dans un poste de police), mais selon elle (ce que confirmait mon GPS), il n'y avait rien avant plusieurs kilomètres.

Mon vélo, avec tout mes bagages, a constitué depuis le début de mon voyage une bonne carte de visite. Pamela, mon interlocutrice, voulait savoir ce que je faisais dans le coin. Je lui ai répondu que je venais de Montréal et que je comptais me rendre en vélo en Argentine. Je lui ai expliqué que j'avais trouvé une personne prêt à à me recevoir à Ste-Geneviève grâce au site Couch Surfing, mais que j'avais manqué le dernier traversier pour m'y rendre. Elle m'a fait savoir qu'elle était elle-même inscrite sur ce site (ce qui m'a instantanément rempli de joie), mais qu'elle ne pouvait pas m'héberger, car elle vivait présentement chez quelqu'un d'autre (ce qu m'a instantanément rempli de déception). Puisque j'avais une tente, elle m'a suggéré d'aller près du pont où un certain Kurty avait déjà installé son tipi.

En se rendant vers le pont, on a eu l'occasion de discuter un peu. Pamela était de manière évidente dans un état d'intoxication éthylique avancé. On a tous et toutes déjà rencontré des personnes sur le party, vraiment saoules, mais qui passaient du bon temps. Ce n'était pas son cas à elle, elle était de toute évidence malheureuse. Les traits de son visage avaient été prématurément usés par l’âpreté de la vie qu'elle a menée; elle était âgée de 42 ans mais en paraissait 60. Mon accompagnatrice était hébergée chez une autre femme du village qui vivait avec son père en perte d'autonomie. Elle se faisait exploitée sans vergogne par son hôtesse. En échange du gîte, de trois repas par jours, d'un paquet de cigarette et de huit bières (huit!), elle prenait soin du père 18 heures par jours (elle devait notamment lui changer ses couches). Elle était censée recevoir un maigre salaire, mais j'ai l'impression qu'elle ne touchera jamais un sou. Pamela m'a aussi confié qu'elle avait deux enfants (tous deux adultes) avec qui elle n'a pratiquement plus de contact. Sa fille devait se marier bientôt, mais a exprimé que très peu d'intérêt à voir sa mère présente à la cérémonie...

Arrivé au pont, j'ai été surpris de voir un immense tipi. Kurty, son occupant, était absent. J'osais plus ou moins installer ma tente à proximité de son tipi sans avoir eu préalablement son accord. C'est à ce moment que Pamela m'a parlé d'un de ses amis, Rob, qui pourrait possiblement m'héberger. C'était à 10 minutes dans la même direction et ça serait plus chaud que de dormir sous un pont.

Rob a accepté avec plaisir de me recevoir pour une nuit. Sa demeure était un peu plus confortable que celle des autres habitants de la ville (du moins de ce que j'ai pu voir de l'extérieur), mais demeurait tout de même assez modeste. Il vivait avec un colocataire qui occupait une chambre à l'étage, tandis que moi j'allais dormir sur le sofa dans le salon. Le temps de réparer ma crevaison3 et de prendre une douche, il était déjà l'heure de se coucher. Je n'aurai pas eu beaucoup de temps pour faire connaissance avec mon hôte, par contre deux caractéristiques sont difficiles à manquer chez-lui: c'est un fervent chrétien et il souffre d'un trouble neurologique.

Son trouble (celui qui est neurologique) résulte d'un accident de la route qu'il a subit quand il était un jeune adulte (aujourd'hui il est dans la quarantaine). On a craint pour sa vie, il s'en est sorti mais avec des lésions permanentes au cerveau. La conséquence la plus manifeste de cet état sont ses troubles d'élocutions. Il éprouve également une difficulté énorme à se concentrer plus longtemps que quelques minutes. Sa condition lui pose évidemment une contrainte sévère à l'emploi, mais il parvient malgré tout à s'en tirer pas trop mal en touchant chaque mois des dédommagements de la part de la compagnie d'assurance de la conductrice responsable de l'accident. Morale de l'histoire: mieux vaut se faire frapper par la voiture d'une personne riche et assurée que par celle d'une personne pauvre et en santé.

Il aurait été impossible rentrer chez Rob sans se rendre compte qu'il s'agit d'une personne profondément religieuse. Il y avait dans sa demeure un crucifix accroché sur un mur dans chacune des pièces, des médailles chrétiennes pendant à toutes les poignées de porte et des peinture de Jésus et Marie dans la cuisine. Par contre, Rob n'a pas toujours été aussi pieux. Il m'a confié qu'il était en fait modérément religieux avant son accident et qu'il avait ensuite complètement perdu la foi. Il a connu une période de déchéance : alcoolisme, drogues dures, etc. Selon ses dires, il aurait trouvé la force de s'en sortir seulement lorsqu'il a retrouvé Jésus dans son cœur.

Le lendemain, j'étais prêt à partir, mais la pluie verglaçante avait fait son œuvre. Rob était sorti avant moi pour aller nourrir ses chiens. En rentrant, il m'a dit que ce serait impossible de partir et qu'il m'invitait à passer une seconde journée avec lui. J'avais vraiment envie de reprendre la route car même s'il m'invitait de bon cœur, j'avais un peu l'impression de m'imposer (Pamela m'avait traîné chez-lui sans le prévenir). Je suis donc allé tâter le terrain, mais la route s'était transformée en une gigantesque patinoire. J'ai donc accepté l'offre de rester une nuit de plus.

Rob avait une bonne connexion Internet, je comptais donc en profiter pour travailler un peu sur mon site web. Par contre, je ne voulais pas rester dans mon coin et avoir l'air d'un invité qui fini par parasiter son hôte. Je suis allé dans la cuisine avec mon ordinateur afin de travailler et de lui tenir compagnie en même temps. C'est là que j'ai pu me rendre compte que Rob occupe ses journées à écouter KFUO (en), un poste de radio luthérien qui émet depuis St-Louis. Tout au long de la matinée, j'ai pu, entre autre, entendre les animateurs vomir leur haine envers l'«abomination» qu'est l'homosexualité. Dans une moindre mesure, ils tenaient aussi des propos misogynes. Je ne savais pas si Rob partageait ces valeurs, je n'ai pas osé lui demander ni le confronter, car j'étais un invité et je ne voulais pas antagoniser avec lui. Par contre, j'avais de plus en plus envie de partir.

Vers midi, la température s'était suffisamment élevée pour faire disparaître le verglas. Je n'avais plus le temps de me rendre à Carbondale, par contre, je pensais aller à Ste-Geneviève pour ne plus avoir à écouter KFUO et aussi pour raccourcir ma prochaine étape d'une vingtaine de kilomètres. J'ai fait part de mon projet à Rob et il m'a judicieusement suggéré de vérifier l'état du traversier sur le site web de la compagnie. Toutes les traversées avaient été annulées pour la journée. J'ai donc dû me résigner à passer un autre nuit à Prairie-du-Rocher. J'aurais aimé sortir un peu et la principale (la seule autre semble être la maison créole) attractions du coin est le Fort-de-Chartes (une reconstitution de l'ancien fort français), mais lui aussi était fermé.

En plus d'un abri, Rob m'a aussi offert à manger. Pour le dîner et le souper, ça n'a pas été très compliqué car son colocataire est cuisinier dans le bar du village et il avait ramener des restants de repas de l'Action-de-Grâce. On les a simplement fait chauffer au micro-onde. Les repas sont des moments important pour Rob, car cela le sort un peu de son désœuvrement quotidien. J'ai l'ai surpris à quelques reprises sourire durant l'après-midi. Je lui demandais ce qui le rendait si heureux et il me disait qu'il pensait au plat qu'il allait savourer dans un jour ou deux. Ce n'était jamais rien d'extravagants, mais ces repas étaient sans soute ce qui mettait le plus de couleur dans sa vie. Il a également été pris de plusieurs court fou-rire. Il ne pouvait (ou ne voulait pas?) pas m'en expliquer l'origine, mais on peut supposer que c'était relié à son problème neurologique.

Durant le reste de l'après-midi, je l'ai aidé à se servir de son propre ordinateur (il avait notamment de la difficulté à consulter ses courriels), mais il a surtout passer beaucoup de temps à me parler de religion. Il voulait savoir si j'avais Jésus dans mon cœur. J'avais peur que la vérité ne le choque, mais je ne voulais pas mentir, alors j'ai esquivé la question. Je lui ai répondu que les canadien-ne-s–français-es ont longtemps été de fervent-e-s catholiques, mais qu'aujourd'hui les gens ne sont plus vraiment pratiquants. Catholicisme, luthéranisme ce n'était pas très important pour Rob, car il existe plusieurs voies pour trouver Jésus. Il m'a ensuite demandé si j'avais des questions. Je lui ai demandé de m'expliquer les différences doctrinales entre le catholicisme et le luthéranisme, mais il n'a pas semblé comprendre. Je lui ai donc demandé une question plus terre-à-terre, pourquoi y a-t-il autant de gens qui vivent dans la misère? Il m'a répondu, pas exactement en ces termes, mais c'est ça que voulait dire, que les voies du Seigneurs sont impénétrables. Il a continué en disant que pour sa part, ça ne le dérangeait pas d'être pauvre lors sa vie terrestre, car en acceptant ces épreuves, il s'assurerait d'une vie céleste infiniment plus riche. De manière plus générale, il soutenait que les opprimé-e-s n'ont jamais raison de se révolter. On voit clairement ici comment la religion joue un rôle dans le mécanisme de reproduction de classe (la religion c'est l'opium du peuple disait un certain philosophe allemand).

La discussion s'est poursuivie jusqu'à ce qu'il me fasse un dessin représentant la relation en les trois personne de Dieu dans le christianisme. Je ne sais pas pourquoi, mais c'était vraiment important pour lui. Il s'est mis à me répéter ad nuseam les mêmes phrases pour être sûr que je comprenne bien. Ça devenait un peu lassant, mais je ne voulais pas être rude avec lui. Ses explications qui tournaient en boucle ont pris fin lorsque je lui ai redessiner le même schéma, en lui disant qu'il portait le nom de scudum fidei (en) et en utilisant les termes latins. Je lui ai montré sur Internet que je n'inventais rien. Ça l'a beaucoup impressionné et on a enfin pu changer de sujet de discussion.

Le lendemain matin je voulais partir tôt, pour ne pas arriver trop tard à Carbondale. Au moment de dire adieu à Rob, il m'a demandé si je n'avais pas un petit 5$. Je n'avais qu'un billet de 10$, je lui ai donné sans évident lui demandé la monnaie.


Une représentation du scudum fidei.




1. C'est au cours de ce match que 5 joueurs de St-Louis ont courageusement rendu hommage à Michael Brown en entrant sur le terrain les mains levées.

2. J'ai appris deux jours plus tard, grâce à mon hôtesse à Carbondale, – une chercheuse en écologie des sols – que ce changement était la conséquence de la présence, à une autre époque, d'un glacier dans le nord de l'État qui a complètement aplanit l'aire qu'il recouvrait). Toujours est-il que j'étais conscient que j'aurais quelques collines à monter, mais lorsque qu'on consulte Google Map, on a seulement la dénivellation totale, pas le profil topographique (addendum: je n'ai connu le site Ride with GPS que beaucoup plus tard à Monterrey).

3. Par mesure d'efficacité, je ne fais que changer de chambre-à-air sur la route et je répare la crevaison lorsque je suis arrivé à destination.