Terre sans pain


Groupe de femme faisant la lessive près d'un puits. Je ne voulais pas prendre une photo sans le consentement des femmes photographiées. Toutes celles à qui j'ai demandé ont systématiquement refusé. Cette photo a été prise par une personne locale qui les a convaincues que je n'avais pas de mauvaises intentions.

Billet Nº31   •   21 mars 2015 Orthographe révisée par Alice Dionne.
Billet non-traduit. ☹
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Les régions montagneuses et rurales du Chiapas sont une terre sans pain, mais aussi une terre sans lait, une terre sans Pemex et une terre presque sans eau courante... Partout au Mexique on préfère les tortillas au pain (et les tortillas de maïs à celles de blé), mais cette préférence est tellement exacerbée ici, qu'elle marque un contraste avec les autres régions que j'ai visitées.

Ce n'est évidemment pas la seule opposition qu'on peut noter. Rappelons tout d'abord que d'un point de vue géographique, le Chiapas est un des rares États mexicains à être situé en Amérique centrale et non en Amérique du Nord (la frontière entre ces deux régions est traditionnellement fixée à l'isthme de Tehuantepec). Historiquement, cela a eu des conséquences sur la manière dont les Espagnols ont conquis et colonisé la région. La population est majoritairement indigène ici alors que dans le reste du pays on rencontre surtout des métis. On peut voir cette différence – le phénotype des deux groupes est clairement différent – mais on peut aussi l'entendre. La population locale parle tzeltal (une langue maya) et l'espagnol est clairement une langue seconde pour une bonne partie de la population. J'imagine aussi que c'est à cause de l'intolérance au lactose des populations autochtones qu'on retrouve si peu de lait dans la région (pourtant au Mexique, il y a du lait délactosé).

L'économie est aussi très différente. Le nord du pays est clairement plus industrialisé que le sud. Mais même en comparant les régions agricoles entre elles, une fracture persiste. Tout d'abord, le climat ne permet pas le même type de cultures. Dans le nord, il y a beaucoup d'immenses ranchs qui emploient des ouvriers agricoles. Ici, les lopins de terre sont beaucoup plus petits et, en me basant sur les quelques discussions que j'ai eues, semblent être exploités par des familles paysannes ou métayères (hommes, femmes et enfants participent aux travaux). L'agriculture est largement mécanisée dans le nord, alors qu'ici je n'ai vu aucune machine agricole, tout le travail se fait à la main. Étrangement, on croise souvent des bêtes de somme (jouaux, ânes, bœufs) qui broutent le long du chemin attachées à des cordes, mais je ne les ai jamais vues être employées pour les travaux des champs. On voit aussi beaucoup d'animaux de basse-cour (poulets, dindons, canards) et les familles riches, si on peut les appeler ainsi, possèdent un porc.

Beaucoup d'enfants sont contraints de travailler (même pendant les heures d'école). Ils travaillent aux champs (ce que je n'avais jamais vu dans les autres États) ou sont vendeurs ambulants. Il n'y a pas de stations-service, alors certains vendent de l'essence dans des bidons. Ça fend vraiment le cœur de voir autant de misère. Malgré tout, on peut parfois voir un sourire sur leurs visages. C'est sûr que dans l'adversité, on arrive presque toujours à trouver un peu de bonheur. Par contre, c'est révoltant étant donné la situation d'extrême indigence dans laquelle vit cette population, d'entendre certaines personnes plus aisées dire que ces gens-là ont une vie plus simple que la nôtre et sont par conséquent plus heureux...

J'essaie toujours de me documenter un peu sur les lieux où je vais et je suis tombé sur ces statistiques gouvernementales (en lisant Wikipédia) qui rapportent que dans la région d'Ocosingo, 57 % de la population vit sur un sol de terre, 23% n'a pas d'électricité, 31% n'a pas d'eau courante et 64% n'a pas d’égout. Sur la route, j'ai vu plusieurs groupes de femmes puisant de l'eau ou lavant le linge de la famille dans de petits ruisseaux ou des puits malheureusement pas toujours d'apparence très salubre. De plus 35% des hommes et 65% des femmes sont analphabètes (on s'en rend compte facilement à l'orthographe des pancartes et des annonces: «proivido, azado, tayer, frajil, se bende, ay, etc».).


  En haut: Quelques images montrant la présence des zapatistes dans la région. On peut même voir une murale (le Mexique est le pays des muralistes)

En bas: La base zapatiste qui se trouve à l'entrée du parc d'Agua-Azul.

C'est dans ces conditions que le mouvement zapatiste s'est développé. Dans plusieurs villages, on peut voir des banderoles, des pancartes ou des murales exprimant un soutien au mouvement. À l'entrée du parc d'Agua-Azul, un petit poste abrite une dizaine de guérilleros. Cette base ne semble pas avoir une importance du point de vue militaire, mais semble plutôt servir d'outil de relation publique. Beaucoup de touristes qui vont au parc la prennent en photo. J'ai parlé un peu avec un des occupants; j'aurais aimé qu'il m'explique un peu mieux leur ligne politique et leur démarche, mais il se contentait surtout de généralités telles que: « on ne veut plus jamais de despotes sur nos terres». Je sentais de la part de mon interlocuteur une juste colère et un désir d'améliorer le sort de sa communauté, mais il avait de la difficulté à l'exprimer de manière plus concrète. C'est dommage, je pense que j'en aurais eu beaucoup à apprendre.



Malgré la misère humaine qu'on peut rencontrer sur cette terre sans pain, la beauté du paysage et des ruines de Palenque est à couper le souffle.

Le site archéologique de Palenque (Temple des inscriptions, observatoire astronomique)



Les cataractes d'Agua-Azul



Moi et mon vélo