Les ouvriers du feu


Un soudeur à l’œuvre alors que je visitais mon troisième atelier. Cette fois-ci, au lieu de réparer mon porte-bagages, je lui ai demandé de m'en fabriquer un nouveau en acier.

Billet Nº35   •   6 avril 2015 Orthographe révisée par Alice Dionne.
Billet non-traduit. ☹
Si vous voulez m'aider à traduire (anglais, espagnol) ce billet, cliquez ici.




Chapitre I - Prologue

Un peu avant d'arriver à San-Salvador, à Santa-Tecla ( Saint-Sauveur, Sainte-Thècle, on se croirait quasiment sur la rive nord du Saint-Laurent...), j'ai eu mon premier accident notable: une collision avec une voiture automobile (je sais que ça fait drôle d'avoir à le spécifier, mais ici on trouve aussi des voitures hippomobiles). C'était une voiture rouge. Ça n'a aucune importance dans l'histoire, mais je ne sais pas pourquoi, la couleur de l'auto est restée clairement gravée dans ma mémoire. On allait tous les deux dans la même direction et j'ai seulement été frappé par le côté de la voiture, ce qui m'a quand même fait tomber (un peu comme si j'avais été plaqué). Après l'impact, la conductrice s'est empressée de quitter les lieux. Un groupe de quatre ou cinq personnes est venu m'aider à me relever. Je n'avais rien, sinon quelques égratignures. Je pensais pouvoir repartir sans problème, car après une inspection très rapide, j'avais conclu que mon vélo et mes bagages n'avaient subi aucun dommage (ce en quoi j'avais tort).

Dès que j'ai renfourché mon vélo, je me suis bien rendu compte que la selle était un peu croche. Par ailleurs, je sentais aussi un certain frottement au niveau de la roue arrière. Pour mon vélo, ces problèmes semblaient être aussi légers que mes égratignures. J'ai effectivement redressé le banc sans aucune difficulté; pour ce qui est de la roue, je l'ai simplement enlevée puis remise et tout roulait rondement. En fait, tout a roulé rondement jusqu'à ce que ma roue frappe un trou dans la rue et se remette à frotter, mais je ne voyais pas très bien sur quoi elle frottait. Puisque j'étais bientôt arrivé chez mon hôte (en fait à son bureau, c'est là qu'il m'a laissé dormir), je me disais que ce serait plus simple d'attendre d'être là-bas pour examiner plus en détail ce qui se passait. Une fois arrivé, j'ai enlevé tous mes bagages, j'ai fait tourner la roue et plus rien ne frottait. Pour moi le problème était réglé, je me disais que ça devait sans doute être une de mes sacoches qui avait dû se déplacer lors de l'accident (ce en quoi j'avais encore tort).

Le lendemain matin, Eduardo, mon hôte, m'a amené faire la tournée des magasins de vélo pour trouver une chambre à air (voir le billet PV=nRT), mais sans succès. On est retourné à son bureau vers 13h00 (il avait congé car c'était la semaine sainte). Lorsque j'ai remis mes bagages sur le vélo, j'ai constaté avec un peu de dépit que le problème que je croyais réglé ne l'était pas. J'ai par contre pu identifier l'origine du frottement. Un élément du porte-bagages pesait sur le garde-boue qui lui-même entrait en contact avec la roue. J'ai pu corriger le problème en changeant l'angle du porte-bagages, ce qui dégageait un peu d'espace au-dessus de la roue, mais rendait par contre mes bagages beaucoup moins stables. Je ne comprenais pas très bien pourquoi de l'espace avait « disparu », mais puisque le temps filait, je me disais que cette solution temporaire ferait l'affaire pour la journée. Au bout d'une soixantaine de kilomètres, ma roue s'est remise à faire un bruit de frottement, mais cette fois-ci, vraiment intense et ça me ralentissait beaucoup. Je n'ai pas eu le choix de m'arrêter et de passer la nuit sur le bord du chemin. En enlevant mes bagages, c'est là que j'ai constaté avec beaucoup de dépit qu'une des tiges de mon porte-bagages était fendue.

  Avec un porte-bagages en bon état (comme sur cette photo), il y a de l'espace entre le garde-boue (ou la roue) et la palette du porte-bagages (flèche verte).

Puisque les tiges du porte-bagages s'étaient pliées, l'espace a diminué et la pièce encerclée en rouge a commencé à faire de la pression sur le garde-boue et sur le pneu, ce qui les a endommagés.

J'ai pu gagner un peu d'espace en modifiant l'angle du porte-bagages (flèche jaune), mais ceci rendait les bagages plus prompts à tomber vers l'arrière.

À gauche: La tige de mon porte-bagages qui s'est fendue. Au centre et à droite: en faisant pression sur mon garde-boue, puis sur mon pneu, le porte-bagages les a abîmés. Leur état s'est grandement empiré par la suite car le problème a perduré encore quelque temps (mais je n'ai pas pris de nouvelles photos).




Chapitre II – L'ange exterminateur

Le matin, avant de reprendre la route, j'ai fait une réparation de fortune avec de la ficelle, du tape électrique et des tie-wraps (voir ci-dessous). Je ne roulais pas vite et j'essayais d'éviter, tant bien que mal, les bosses et les trous de la chaussée. La réparation a duré pendant les 10 km qui me séparaient de Zacatecoluca où j’espérais trouver un atelier de soudure. C'était pendant la semaine sainte, alors ce n'était pas si évident de trouver un atelier ouvert et encore moins un atelier qui était équipé pour souder de l'aluminium. J'ai quand même fini par en trouver un, mais il ne lui restait plus de barres d'aluminium pour effectuer le travail. Aux dires du soudeur, les ferronneries (c'est comme ça qu'on appelle les quincailleries là-bas) étaient toutes fermées, alors ce serait impossible d'en acheter et il m'a redirigé vers un autre atelier où on devait pouvoir m'aider. Je n'ai jamais trouvé l'atelier en question (à chaque fois que je demandais des indications, on m'envoyait plus loin…), mais sur le chemin j'ai croisé une quincaillerie qui était ouverte et où j'ai acheté une barre d'aluminium que j'ai ramenée chez le soudeur.

Une fois la réparation effectuée, ma roue a continué de frotter sur le porte-bagages. Pour régler le problème, j'ai encore changé l'angle, ce qui a dégagé de l'espace mais a rendu la stabilité du porte-bagages et des bagages encore plus précaire. Après quelques kilomètres, le désagréable son de frottement s'est fait réentendre. Il était à peine perceptible, ce qui signifiait que le frottement était faible, au contraire de mon désarroi. Je ne pouvais pas augmenter l'angle indéfiniment. J'étais confiant de pouvoir au moins terminer la journée (ce que j'ai fait), mais je me disais que le son allait devenir de plus en plus fort, et que ce serait plus sage de s'occuper correctement de ce problème avant de reprendre la route. Pendant la semaine sainte, ça n'allait pas être évident et ça me retarderait sûrement de quelques jours.

À ce moment-là, j'avais en tête de me rendre au Costa-Rica pour voir le match de l'Impact dans la Ligue des champions de la CONCACAF. Avec le retard anticipé, cet objectif allait devenir inatteignable. Tout ça à cause du travail peu précautionneux d'un soudeur… Je pensais qu'il m'avait aidé, mais il a en fait détruit un de mes objectifs.



Chapitre III – L'ange salvateur

Quand tout semblait perdu, est apparu José, mon hôte à San-José-Gualoso (es). Après une inspection rapide de mon porte-bagages, il m'a fait remarquer qu'une des tiges, sans s'être rompue, avait visiblement ployé sous le poids de mes bagages. Elle présentait une courbure qui, de manière évidente, n'était pas sa forme naturelle. Quand le premier soudeur a réparé l'autre tige, il lui a donné exactement la même forme (j'ai compris à ce moment-là comment avait «disparu» l'espace au-dessus de la roue). Moi, je ne m'étais pas aperçu du problème, mais d'après mon hôte, un soudeur digne de ce nom aurait dû remarquer l'anomalie et me le faire savoir.

Maintenant je connaissais l'origine du problème, mais ça ne le réglait pas. On aurait pu essayer de juste redresser les deux tiges, mais celle qui n'avait pas été soudée commençait à se fissurer. En la redressant, elle risquerait de se rompre. Je pensais donc devoir attendre jusqu'à lundi, la fin de la semaine sainte, avant de faire quelque chose, mais il se trouvait que le frère de mon hôte était soudeur (José se plaisait à dire que son frère était soudeur la semaine et saoul dur la fin de semaine, mais ça c'est une autre histoire).

   

À gauche: Le frère de mon hôte, dont j'ai oublié le nom (je suis un peu gêné), qui pare mon porte-bagages. À droite: Un plan rapproché sur l'électrode qu'il s'est fabriqué avec le cœur d'une pile D.

Autre lieu, même problème. Le frère de mon hôte n'avait pas l'équipement pour souder de l'aluminium, par contre, c'est une personne pleine de ressources. Ce qui lui manquait en fait, c'était une électrode de carbone. Il s'en est donc tout simplement fabriqué une en éventrant une pile D, en lui retirant son cœur et en l'aiguisant un peu. Il a retiré la boule d'étain du premier soudeur (car en plus d'avoir fait un travail grossier, c'était même pas le bon métal – je sais, c'est moi qu'il l'ai acheté mais en suivant les indications du soudeur), a redressé les tiges de chaque côté (qui se sont partiellement fendues) et a finalement procédé à la soudure. Il m'a bien averti qu'il ne pouvait pas me garantir que la réparation allait tenir le coup à long terme. Éventuellement, je devrais acheter un nouveau porte-bagages, mais pour l'instant ça tenait; j'étais prêt à reprendre la route, même si au final j'ai décidé de passer quelques jours en compagnie de la petite famille de mon hôte (voir le billet La mer).



Chapitre IV – Épilogue (addendum)

Je savais bien que la réparation ne durerait pas éternellement. Je roulais avec une épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Si le porte-bagages se brisait lors d'une descente à grande vitesse, les conséquences pourraient être terribles. Je voulais donc m'acheter un nouveau porte-bagages dès que ce serait possible. À Managua, je n'ai rien trouvé (il n'y en avait qu'en acier – ce qui est très lourd – rien en aluminium). On m'avait cependant dit qu'au Costa-Rica, la «culture cycliste» est très différente (elle plus orientée sport que transport) et que j'en trouverais sans problème. J'ai donc continué ma route en me répétant que jusqu'ici tout allait bien… mais en vain, le porte-bagages s'est brisé sur le chemin entre Managua et Omotepe.

À gauche et au centre: Des techniques de forge classiques (feu, marteau, enclume) ont été employées pour fabriquer mon porte-bagages. À droite: Des techniques plus modernes ont aussi été employées.

Le lendemain matin, j'ai trouvé un atelier de soudure. Ressouder le tout m'aurait au mieux fait gagner quelques jours. J'en avais assez de ce problème qui avait en plus causé une usure prématurée de ma roue et endommagé mon garde-boue. J'ai demandé au soudeur de me faire une réplique de mon porte-bagage mais en acier (oui je sais c'est lourd, mais c'est résistant), qui devrait me servir d'ici à ce que j'en trouve un en aluminium. Cela lui a pris une heure et ça m'a donné un bon 2 cm d'espace au dessus de la roue!

Pendant la fabrication, j'ai bavardé avec les gens qui se tenaient à l'atelier (c'était un peu comme dans le film Gaz Bar Blues). On n'a pas eu le choix de baseball puisque c'est leur passion là-bas. Dennis Martinez, l'ancien lanceur des Expos est devenu un héros national après avoir lancé un match parfait en 1991 (le stade national porte d'ailleurs son nom). Depuis la veille, je voyageais avec Jason, un Taïwanais. Le baseball est aussi le sport le plus populaire de son pays. Malgré la barrière linguistique (Jason ne parle pas espagnol, et les gens du village ni anglais, ni mandarin), j'ai pu être témoin d'une «conversation». Il y évidemment mil et un aspects du sport professionnel qui sont critiquables, mais malgré tout, je ne peux pas faire autrement que m'émerveiller devant le fait qu'un vieux jeu de balle ait permis ce rapprochement plutôt improbable entre un Taïwanais loin de son pays et un groupe de Salvadoriens trompant leur désœuvrement à l'ombre d'un atelier de soudure.

   

À gauche: Jason, le cycliste taïwanais avec qui j'ai roulé deux jours (il fait le tour du monde). À droite: Dennis Martinez, ancien lanceur vedette des Expos et héros national au Nicaragua (photo tirée d'une source anonyme sur Internet).